Entre croyances cosmogoniques, discriminations et crimes rituels contemporains
Depuis plusieurs années, certains militants kémites présentent les spiritualités africaines ancestrales comme des systèmes fondamentalement harmonieux, respectueux de la nature et de la vie humaine. Dans ce discours, les traditions de nos ancêtres seraient nécessairement bonnes, tandis que les religions arrivées plus tard seraient responsables de la dégradation de nos sociétés.
Mais cette vision pose un véritable problème historique : elle transforme le passé en un idéal imaginaire.
L’histoire des sociétés humaines est beaucoup plus complexe.
Nos ancêtres ont produit des savoirs, des philosophies, des institutions et des traditions remarquables. Mais ils ont également vécu dans des sociétés traversées par des rapports de pouvoir, des hiérarchies, des interdits et parfois des violences institutionnalisées.
Reconnaître ces réalités ne revient pas à dénigrer nos ancêtres. C’est simplement refuser de leur attribuer une perfection qu’aucune civilisation humaine n’a jamais possédée.
Je suis africaine, et je connais les réalités de nos sociétés. Je n’ai pas besoin qu’on m’invente une Afrique ancestrale parfaite pour être fière de mes origines. Notre histoire mérite d’être connue dans toute sa complexité, y compris dans ses aspects les plus difficiles.
L’être humain a toujours cherché à expliquer les phénomènes qui l’entouraient : la naissance, la mort, la maladie, les catastrophes naturelles et les différences physiques.
Pour répondre à ces interrogations, les sociétés ont élaboré des récits mythologiques, des croyances religieuses et des systèmes rituels.
Mais ces systèmes n’ont pas uniquement servi à donner un sens à l’existence.
Ils ont aussi pu servir à organiser les rapports sociaux, à légitimer certaines autorités et à imposer des obligations aux populations.
Lorsqu’une autorité religieuse affirme qu’un sacrifice est nécessaire pour rétablir l’ordre du monde, apaiser une divinité ou assurer la prospérité collective, elle peut transformer une croyance en obligation.
Et lorsque la victime désignée n’a aucun moyen de refuser, nous ne sommes plus seulement face à une pratique spirituelle : nous sommes également face à un rapport de domination.
Le sacré peut alors devenir un instrument permettant de rendre incontestable une violence humaine.
L’ouvrage de Tsevi Dodounou, Le Mythe de l’Albinos dans les Récits Subsahariens Francophones, apporte un éclairage important sur cette question.
En étudiant notamment les représentations dogon et bambara, l’auteur montre comment certaines croyances ont attribué aux personnes atteintes d’albinisme une fonction particulière dans l’ordre cosmique.
Dans la cosmogonie dogon rapportée par Marcel Griaule et Germaine Dieterlen, la création du monde est associée à Amma, aux Nommo et à Ogo.
Ogo perturbe l’ordre de la création par ses transgressions. Dans l’interprétation mythologique étudiée par Dodounou, la figure de l’albinos est associée à une victime de substitution, chargée symboliquement de contribuer à la réparation du désordre cosmique.
Le sacrifice reçoit ainsi une fonction expiatoire : il est censé réparer une faute ou purifier une situation.
Dans la cosmogonie bambara, l’auteur évoque Faro, génie de l’air et des eaux, et Téliko, génie ailé au corps d’albinos. Le récit présente Faro s’appropriant le corps de Téliko après l’avoir vaincu.
Dans les interprétations rituelles rapportées par les ethnologues, cette association pouvait faire de la personne albinos une offrande destinée à obtenir puissance, richesse ou prospérité.
Le sacrifice prend alors une fonction propitiatoire : il est censé attirer une faveur surnaturelle.
Ces représentations posent une question fondamentale : qui décide qu’une personne doit souffrir ou mourir pour assurer le bonheur des autres ?
Ce n’est pas la victime.
Ce sont ceux qui interprètent les croyances, définissent les obligations rituelles et prétendent connaître les exigences des puissances surnaturelles.
Nous voyons ici comment une conception religieuse peut contribuer à légitimer la domination d’un groupe sur un autre.
Ces récits ne doivent cependant pas être confondus avec une description uniforme des pratiques de tous les Dogon ou de tous les Bambara. Les traditions varient, et un récit mythologique ne constitue pas à lui seul la preuve d’un sacrifice réellement accompli.
Une autre question mérite d’être posée : les persécutions des personnes atteintes d’albinisme constituent-elles une forme de racisme ?
Pour y répondre, il faut d’abord comprendre le mécanisme de discrimination.
Une personne naît avec une particularité génétique qui modifie la pigmentation de sa peau, de ses cheveux et de ses yeux. Cette différence naturelle ne lui confère aucun pouvoir surnaturel.
Pourtant, certaines croyances lui attribuent une identité particulière : être impur, dangereux, maudit ou, au contraire, détenteur d’une puissance magique.
Dans les deux cas, l’individu cesse d’être regardé comme une personne ordinaire.
Il devient un être que l’on peut exclure, exploiter, persécuter ou même sacrifier.
Ce phénomène est notamment désigné par le terme albinophobie, qui renvoie aux préjugés, à la stigmatisation et aux violences dirigées contre les personnes atteintes d’albinisme.
Peut-on parler de racisme ?
Dans certains contextes, ces discriminations peuvent recouper des préjugés raciaux ou des processus de racialisation, lorsque la couleur et les caractéristiques physiques servent à établir une hiérarchie entre les êtres humains.
Cependant, toutes les persécutions liées à l’albinisme ne reposent pas nécessairement sur une idéologie raciale. Certaines sont principalement fondées sur des superstitions religieuses ou des croyances occultes.
Le terme le plus précis reste donc celui de discrimination liée à l’albinisme, ou d’albinophobie.
Mais le mécanisme de déshumanisation présente des ressemblances avec celui du racisme : une différence physique devient le prétexte d’un traitement inégal, d’une exclusion ou d’une violence.
L’être humain n’a pas besoin d’appartenir à un peuple différent pour devenir victime de discrimination. Il peut être persécuté au sein même de sa communauté, simplement parce que son apparence ne correspond pas à la norme.
Voilà pourquoi il serait historiquement inexact de prétendre que les sociétés africaines anciennes étaient naturellement exemptes de préjugés ou de mécanismes de domination.
L’Égypte ancienne, que certains militants kémites présentent comme un modèle spirituel idéal, possédait elle aussi des représentations religieuses associant certains caractères physiques à des forces négatives.
Dans Nations nègres et culture, Cheikh Anta Diop évoque Seth-Typhon, figure du désordre, qu’il décrit sous les traits d’un personnage à la peau claire et aux cheveux roux.
Il soutient que cette représentation aurait contribué à nourrir des préjugés envers des personnes présentant ces caractéristiques.
Cette interprétation doit être examinée de manière critique. Elle ne suffit pas à démontrer l’existence d’un système de persécution généralisé dans l’Égypte ancienne, ni de sacrifices de personnes atteintes d’albinisme.
Elle illustre néanmoins une question intéressante : comment des caractéristiques physiques peuvent-elles recevoir une signification morale ou religieuse ?
Pourquoi faudrait-il soumettre les autres religions à la critique historique tout en déclarant les traditions égyptiennes ou africaines intouchables ?
L’un des aspects les plus tragiques de cette histoire est que certaines croyances attribuant des pouvoirs surnaturels aux personnes atteintes d’albinisme persistent encore aujourd’hui.
À Madagascar, en mai 2026, la petite Landricia, âgée de dix-huit mois et atteinte d’albinisme, a été enlevée puis assassinée dans la région de Toliara.
Les premiers éléments de l’enquête ont orienté les autorités vers la piste d’un crime rituel. Plusieurs personnes ont été interpellées.
Selon l’association Albinos Madagascar, citée par l’agence Anadolu en juin 2026, huit enlèvements de personnes atteintes d’albinisme avaient été recensés depuis le début de l’année. Six enfants avaient été tués et deux adultes demeuraient portés disparus.
Ces crimes sont notamment associés à des croyances selon lesquelles certaines parties du corps des personnes atteintes d’albinisme pourraient procurer richesse, chance ou pouvoir.
En Tanzanie, des violences comparables ont également été documentées. En février 2025, la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples a rendu une décision concernant les manquements de l’État à ses obligations de protection des personnes atteintes d’albinisme.
Ces faits montrent que la discrimination fondée sur des croyances surnaturelles n’appartient pas uniquement au passé.
Une croyance devient particulièrement dangereuse lorsqu’elle transforme la vie d’autrui en instrument de richesse, de pouvoir ou de purification.
C’est ici que se situe le véritable désaccord avec certains discours kémites.
Pourquoi faudrait-il considérer toute pratique ancestrale comme bonne simplement parce qu’elle précède l’arrivée de l’islam ou du christianisme ?
Pourquoi dénoncer certaines violences commises au nom des religions étrangères, mais refuser de reconnaître celles qui ont existé dans les sociétés africaines anciennes ?
La cohérence intellectuelle exige d’appliquer les mêmes principes à toutes les traditions.
Un sacrifice humain reste un sacrifice humain, quelle que soit la divinité invoquée.
Une domination reste une domination, qu’elle soit exercée au nom d’une religion révélée, d’une tradition ancestrale ou d’un pouvoir politique.
Et une victime reste une victime, même lorsque ses souffrances sont présentées comme nécessaires à l’équilibre du monde.
Les croyances religieuses ne sont pas les seules à pouvoir justifier des dominations. Les systèmes politiques, les coutumes sociales et les idéologies peuvent également être utilisés à cette fin.
Il ne s’agit donc pas de prétendre que les spiritualités africaines seraient, par nature, oppressives. Il s’agit de reconnaître qu’elles n’ont pas davantage échappé aux usages humains du pouvoir que les autres traditions du monde.
Ce n’est pas l’origine géographique d’une croyance qui détermine sa valeur morale, mais aussi ses principes, ses pratiques et ses conséquences sur la vie humaine.
Nous devons sortir de cette opposition simpliste entre une Afrique ancienne qui aurait été entièrement pure et des influences extérieures qui auraient apporté tous les malheurs.
L’être humain a toujours été capable du meilleur comme du pire.
Il a construit des civilisations, développé des connaissances et produit des œuvres admirables. Mais il a également inventé des systèmes de domination, parfois en utilisant la peur du sacré pour obtenir la soumission des autres.
C’est précisément pour cette raison que les traditions doivent pouvoir être questionnées.
Respecter nos ancêtres, ce n’est pas prétendre qu’ils avaient toujours raison.
C’est reconnaître leur humanité, comprendre leur époque et conserver ce qui contribue à la dignité humaine, tout en ayant le courage de rejeter ce qui a causé des souffrances.
Je suis africaine, et je refuse que l’amour de nos origines nous oblige à fermer les yeux sur les souffrances que certaines pratiques ont pu provoquer.
Nous n’avons pas besoin de fabriquer une Afrique imaginaire pour aimer notre histoire. Notre histoire mérite d’être connue dans toute sa complexité.
BAMK — Reine Soninké
Diop, Cheikh Anta. Nations nègres et culture. Présence Africaine, 1954, rééditions ultérieures. Passage consacré à Seth-Typhon. Pagination à préciser selon l’édition consultée.
Dieterlen, Germaine. Essai sur la religion bambara. Réédition de 1988, p. 64-65.
Dodounou, Tsevi. Le Mythe de l’Albinos dans les Récits Subsahariens Francophones. LIT Verlag, 2011, notamment p. 54-56 et 194-199.
Griaule, Marcel, et Germaine Dieterlen. Le Renard pâle. Institut d’ethnologie, 1965.
Heusch, Luc de. Le Sacrifice dans les religions africaines. Gallimard, 1986, notamment p. 241 et 255.
L’Express de Madagascar. « Toliara II – Une enfant albinos victime d’un crime rituel », juin 2026.
https://www.lexpress.mg/2026/06/toliara-ii-une-enfant-albinos-victime.html
Agence Anadolu. « Albinisme à Madagascar : 8 enlèvements recensés et 6 enfants tués en 2026 », 30 juin 2026.
https://www.aa.com.tr/fr/afrique/albinisme-%C3%A0-madagascar-8-enl%C3%A8vements-recens%C3%A9s-et-6-enfants-tu%C3%A9s-en-2026/3982221
Nations unies. Albinisme et droits humains. Présentation des discriminations, des mythes et des violences visant les personnes atteintes d’albinisme.
https://www.un.org/fr/observances/albinism-day/albinism-and-human-rights
Miti-Drummond, Muluka-Anne. Pratiques néfastes et crimes haineux visant les personnes atteintes d’albinisme. Conseil des droits de l’homme des Nations unies, rapport A/HRC/49/56, 2022.
https://digitallibrary.un.org/record/3958399
Cour africaine des droits de l’homme et des peuples. Centre for Human Rights et autres c. République-Unie de Tanzanie, requête n° 019/2018, arrêt du 5 février 2025.
https://ulii.org/en/akn/aa-au/judgment/afchpr/2025/4/eng%402025-02-05