De nombreuses recherches en histoire comparée des religions tendent à démontrer que les grands concepts théologiques et rituels des religions abrahamiques ne sont pas apparus ex nihilo. Ils trouveraient, pour une large part, leurs racines et leurs antécédents directs dans les civilisations africaines de l’Antiquité, et plus particulièrement en Égypte ancienne.
C’est la thèse défendue par le Professeur Cheikh Anta Diop dans son ouvrage majeur, Civilisation ou Barbarie : Anthropologie sans complaisance, qui souligne « le lien historique indéniable qui existe entre la religion ancestrale égyptienne et les religions révélées ».
Loin d’être une rupture, l’islam peut être vu théologiquement comme le rappel et l’aboutissement de ces traditions primordiales. Explorons ces liens, ainsi que la vision de l’islam comme accomplissement, et non négation, de la spiritualité africaine.
1. L’Au-delà : Paradis, Enfer et le Pont Sirat
La conception du jugement dernier et de la rétribution post-mortem est centrale dans la religion égyptienne ancienne. Le Livre des Morts décrit minutieusement le voyage de l’âme.
Le Tribunal d’Osiris : Ce concept préfigure le Jour du Jugement dernier de l’islam. Les actions du défunt sont pesées sur une balance face à Osiris.
Paradis et Enfer : Les textes et l’iconographie de l’Égypte ancienne attestent de l’existence de lieux de récompense (les Champs d’Ialou, assimilables au Paradis) et de lieux de châtiment éternel pour les impies. Une description terrifiante est faite dans la tombe de Séthi Ier (XIXe dynastie, 1300 av. J.-C.) : « L’enfer est réservé au châtiment des impies, représentés par des âmes, des ombres plongées dans des gouffres de feu où l’on aperçoit aussi des têtes coupées. Des bourreaux féminins surveillent ces gouffres, des déesses à tête de lionnes, qui « se nourrissent des cris des impies »… ».
« L’enfer est réservé au châtiment des impies, représentés par des âmes, des ombres plongées dans des gouffres de feu où l’on aperçoit aussi des têtes coupées. Des bourreaux féminins surveillent ces gouffres, des déesses à tête de lionnes, qui « se nourrissent des cris des impies … ».
Le Pont Sirat : L’image du pont permettant d’accéder au paradis, si connue en islam, est déjà présente dans la pensée égyptienne ancienne. Dans la tombe de Séthi Ier, un passage décrit un « serpent monstrueux » formant « un pont hideux suspendu dans le vide, au-dessus de l’enfer… Si le bien l’emporte, il est sauvé. Dans le cas contraire, il est précipité dans les flammes de l’enfer qui le dévorent. C’est bien le siratal moustakhima de l’islam, 1 700 ans avant la naissance du prophète Mahomet ».
2. Approfondissement Théologique : Le Monothéisme Originel et la Fitra.
Au-delà des rituels, la cosmogonie égyptienne contient les germes de la théologie monothéiste. L’islam se définit lui-même non pas comme une nouvelle religion, mais comme la restauration du message divin originel.
Le concept de Tawhid (Unicité)
Dans la cosmogonie thébaine, le dieu Amon déclare : « je suis le Dieu devenu par lui-même et qui n’a point été créé ». Cette affirmation de l’autosuffisance et de l’éternité divine trouve un écho parfait dans la sourate Al-Ikhlas (Le monothéisme pur) du Coran : Sourate 112 (Al-Ikhlas) :
« 1. Dis : Il est Allah, Unique.
2. Allah, Le Seul à être imploré pour ce qu’Il désire.
3. Il n’engendre pas, n’est pas engendré.
4. Et nul n’est égal à Lui. »
La Fitra (Nature Primordiale)
L’islam enseigne que chaque être humain naît avec une prédisposition naturelle à reconnaître son Créateur, appelée la Fitra. Dans cette perspective, les peuples de l’Antiquité, comme ceux de l’Égypte, qui reconnaissaient un principe divin unique au-delà de leurs manifestations multiples, ne faisaient qu’exprimer cette disposition innée. Le Coran confirme que chaque nation a reçu un prophète pour rappeler cette vérité :
Sourate An-Nahl (Les Abeilles), verset 36 :
« Et Nous avons envoyé dans
[04/08/2026 01:24] Mon Mtn: chaque communauté un Messager, [pour leur dire] : “Adorez Allah et écartez-vous du Tâghût [toute fausse divinité]…” »
3. Rituels de Pureté et Interdits Alimentaires
La pratique cultuelle de l’islam, marquée par la prière rituelle et les ablutions, trouve des parallèles étroits dans le sacerdoce égyptien. Hérodote rapportait déjà la circoncision et les pratiques de pureté des prêtres égyptiens. Comme le note Cheikh Anta Diop :
« Les ablutions musulmanes trouvent ici leur lointaine origine ».
Les prêtres égyptiens, pour servir le dieu, devaient être « exempts de toute souillure physique » et pratiquaient des ablutions « deux fois par journée et deux fois par nuit ». Ces ablutions allaient jusqu’à inclure le lavage de la bouche avec du natron (un sel naturel). De plus, l’interdiction de consommer du porc et de l’alcool, prescriptions majeures de l’islam, était également une règle stricte pour les initiés et les prêtres dans l’Égypte ancienne.
4. L’Islam : Accomplissement de la Tradition Africaine
Contrairement à une idée reçue qui voudrait que l’islam soit une religion étrangère à l’Afrique, venue s’imposer de l’extérieur, de grands penseurs du continent ont souligné sa profonde compatibilité avec le substrat spirituel africain traditionnel.
Dans son ouvrage Aspects de la civilisation africaine, l’écrivain et sage malien Amadou Hampâté Bâ explique que l’islam, en s’implantant en terre africaine, n’a pas détruit les fondations de l’animisme ancien, mais les a prolongées en les épurant :
« Les grands principes de l’animisme (caractère sacré non profane de la vie quotidienne, sentiment d’appartenir à un tout dont on est solidaire — communauté humaine ou univers — existence d’un Etre suprême transcendant et pourtant présence immanente de sa Force en toutes choses et en tous lieux…) trouvèrent leur prolongation en Islam, tout en se simplifiant et en se purifiant.
La grande peur des forces mystérieuses tapiées partout était l’une des bases de l’animisme. Ces forces ne furent pas infirmées, mais ramenées à des valeurs plus justes : elles devinrent subordonnées à une Force plus puissante et plus sublime, celle de Dieu-Un (Allah), ainsi défini par le 255^e verset de la sourate II » :
Ce passage trouve son illustration directe dans le texte coranique cité dans l’ouvrage, le « Verset du Trône » (Ayat al-Kursi), qui établit la souveraineté absolue divine sur l’univers :
Sourate 2 (Al-Baqara), verset 255 :
« Dieu ! Il n’y a de dieu que Lui, le Vivant, Celui qui subsiste par Lui-même. Ni l’assoupissement ni le sommeil n’ont de prise sur Lui. Tout ce qui est dans les cieux et sur la terre Lui appartient ».
Conclusion
Loin d’être une rupture radicale, la naissance de l’islam au VIIe siècle en Arabie peut être lue, à la lumière des travaux de Cheikh Anta Diop et de la vision d’Amadou Hampâté Bâ dans Aspects de la civilisation africaine, comme l’aboutissement et la codification finale de traditions spirituelles et rituelles millénaires, trouvant de profonds échos dans l’histoire et la conscience religieuse du continent africain.
Sources et Références :
Diop, Ch. A. (1981). Civilisation ou Barbarie : Anthropologie sans complaisance. Paris : Présence Africaine. (Pages 75, 418-420).
Hampâté Bâ, A. Aspects de la civilisation africaine. Paris : Présence Africaine.
Le Saint Coran.
Auteur : Reine soninké
publié le 15/08/26