L’une des accusations les plus fréquentes consiste à présenter l’excision comme une pratique imposée par l’islam. Cette affirmation ne résiste cependant pas à une analyse rigoureuse des sources historiques, coraniques et juridiques.
D’un point de vue historique, l’excision est attestée dans plusieurs civilisations africaines et orientales bien avant la naissance de l’islam au VIIᵉ siècle. D’un point de vue religieux, le Coran ne contient aucun verset prescrivant cette pratique. Enfin, les institutions musulmanes contemporaines les plus influentes distinguent clairement les mutilations génitales féminines de la pratique évoquée dans certains ouvrages de jurisprudence classique. Une étude sérieuse impose donc de distinguer trois niveaux souvent confondus :
les traditions culturelles préislamiques ;
les discussions juridiques des savants musulmans ;les mutilations génitales féminines telles que définies aujourd’hui par la médecine.
1. Le Coran ne prescrit jamais l’excision.
Le premier constat est fondamental : aucun verset du Coran n’ordonne l’excision.
Contrairement à la prière, au jeûne, à la zakât ou au pèlerinage, aucune prescription coranique ne demande l’ablation d’une partie des organes génitaux féminins.
Or, en droit musulman, lorsqu’une pratique est présentée comme une obligation religieuse, on s’attend normalement à trouver un fondement explicite dans les textes révélés. Ce n’est pas le cas ici.
Cette absence explique pourquoi les débats se sont concentrés non sur le Coran mais sur quelques hadiths dont l’interprétation est discutée depuis des siècles.
2. Les hadiths invoqués ne décrivent pas les mutilations génitales féminines.
Les partisans d’un fondement religieux de l’excision invoquent généralement un petit nombre de hadiths.
Cependant, les principales institutions contemporaines de jurisprudence islamique soulignent que ces textes ne parlent pas des mutilations génitales féminines aujourd’hui connues.
L’Académie internationale du Fiqh islamique (Organisation de la Coopération Islamique), réunissant des spécialistes du droit musulman de nombreux pays, précise que les textes classiques concernent ce que les juristes appellent khifāḍ al-ināth, c’est-à-dire une réduction très limitée du capuchon clitoridien, sans atteinte au clitoris lui-même.
La résolution précise notamment :
« Il est interdit de porter atteinte à une quelconque partie de l’appareil génital de la femme lorsqu’un préjudice lui est causé. Cet acte constitue une agression contre son intégrité physique et est considéré comme un crime au regard de la charia. »
L’Académie distingue donc clairement cette pratique ancienne des mutilations génitales féminines, lesquelles sont condamnées lorsqu’elles causent un dommage.
Cette distinction est essentielle, car dans le langage courant le terme « excision » désigne généralement l’ablation partielle ou totale du clitoris ou d’autres mutilations, alors que les textes juridiques classiques utilisent un vocabulaire différent.
3. Dar al-Ifta d’Égypte : les mutilations génitales féminines ne sont pas une obligation islamique
La même conclusion est développée par Dar al-Ifta al-Misriyyah, l’une des plus importantes autorités officielles de fatwa du monde musulman.
Selon cette institution :
les mutilations génitales féminines ne sont mentionnées dans aucun verset du Coran ;
les hadiths invoqués ne permettent pas d’établir une obligation religieuse ;
ces pratiques relèvent essentiellement des coutumes locales.
Dar al-Ifta conclut ainsi que les mutilations génitales féminines ne constituent pas une prescription de l’islam.
Cette position est aujourd’hui largement reprise dans de nombreux pays musulmans.
4. La conférence internationale d’Al-Azhar (1998).
En 1998, des chercheurs, médecins et juristes provenant de plus de trente-cinq pays musulmans se sont réunis à l’Université d’Al-Azhar afin d’étudier la question des mutilations génitales féminines.
Leur conclusion est particulièrement explicite :
« Les MGF/E sont une coutume et non une obligation de l’islam, étant donné qu’elles ne sont jamais mentionnées dans le Saint Coran et qu’il n’existe pas de chaîne de transmission authentique (isnad) pouvant justifier une disposition de la charia sur cette question. En outre, les juristes musulmans ne sont arrivés à aucun consensus sur cette question. »
Cette déclaration est importante car elle émane de spécialistes de la jurisprudence islamique et rappelle que la pratique relève avant tout de traditions culturelles.
5. Les principes généraux de la charia vont dans le sens de la protection du corps.
Même en dehors de cette question particulière, les objectifs généraux de la charia (maqāṣid al-sharīʿa) imposent la protection de la vie, de l’intégrité physique et de la santé.
Le document publié après la conférence d’Al-Azhar rappelle notamment le verset :
« Nous avons certes créé l’homme dans la plus belle des formes. »
(Coran 95:4)
Il rappelle également le hadith authentique dans lequel le Prophète ﷺ rapporte qu’Allah maudit ceux qui modifient Sa création sans justification légitime.
Ces textes sont utilisés par de nombreux juristes contemporains pour rappeler qu’une pratique entraînant un dommage corporel avéré ne peut être considérée comme conforme aux objectifs de la charia.
Le principe juridique bien connu :
« Il ne doit y avoir ni préjudice ni réciprocité dans le préjudice »
(Lā ḍarar wa lā dirār)
constitue d’ailleurs l’un des fondements majeurs de la jurisprudence islamique en matière de protection de la personne.
6. Pourquoi l’amalgame persiste-t-il ?
Si l’excision n’est pas prescrite par le Coran, pourquoi est-elle souvent associée à l’islam ?
La réponse est principalement historique.
Lorsque l’islam s’est diffusé en Afrique et dans certaines régions d’Asie, il a rencontré des populations qui pratiquaient déjà diverses formes de rites initiatiques, dont certaines mutilations génitales féminines.
Comme pour d’autres coutumes locales (vêtements, langues, traditions matrimoniales ou culinaires), certaines pratiques préislamiques ont continué d’exister dans des sociétés devenues musulmanes.
Il ne s’agit donc pas d’une pratique créée par l’islam, mais d’une coutume préexistante qui a parfois perduré dans certains contextes culturels.
Cette réalité explique également pourquoi de nombreux pays à majorité musulmane n’ont jamais pratiqué l’excision ou l’ont abandonnée, tandis que certaines populations non musulmanes continuent également à la pratiquer.
L’excision ne suit donc pas les frontières religieuses, mais principalement des traditions culturelles et géographiques.
Conclusion générale :
L’analyse des sources historiques et juridiques conduit à plusieurs constats.
Premièrement, l’excision est historiquement antérieure à l’islam et était pratiquée dans plusieurs civilisations africaines et orientales avant le VIIᵉ siècle.
Deuxièmement, le Coran ne contient aucune prescription ordonnant cette pratique.
Troisièmement, les hadiths invoqués ne décrivent pas les mutilations génitales féminines telles qu’elles sont définies aujourd’hui. Les principales institutions contemporaines de jurisprudence islamique distinguent le khifāḍ al-ināth évoqué dans certains ouvrages classiques des mutilations génitales féminines, qu’elles condamnent lorsqu’elles causent un préjudice.
Enfin, les principes généraux de la charia — protection de la vie, de l’intégrité physique et interdiction du préjudice — conduisent aujourd’hui de nombreux savants et institutions musulmanes à considérer que les mutilations génitales féminines ne peuvent être présentées comme une obligation religieuse.
L’affirmation selon laquelle « l’islam est la cause de l’excision en Afrique » ne correspond donc ni aux données historiques, ni aux sources scripturaires, ni aux positions des principales institutions contemporaines du monde musulman.
Bibliographie :
Cheikh Anta Diop, Nations nègres et culture, Présence Africaine.
Académie internationale du Fiqh islamique (OCI), Résolution sur la circoncision féminine (khifāḍ al-ināth). Académie internationale du Fiqh islamique – Résolution sur le khifāḍ al-ināth
Dar al-Ifta al-Misriyyah, Female Genital Mutilation. Dar al-Ifta – Female Genital Mutilation.