L’islam religion universelle

ARTICLE • HISTOIRE, RELIGION ET CIVILISATION

L’islam est-il une religion arabe ? Quand l’origine d’une révélation est confondue avec son universalité

Il est fréquent d’entendre, dans certains discours critiques envers l’islam, que cette religion serait une religion arabe, étrangère aux autres peuples, notamment aux peuples africains. Pour ceux qui défendent cette idée, le raisonnement paraît simple : le prophète Muhammad était arabe, le Coran a été révélé en arabe et les premiers événements de l’histoire islamique se sont déroulés dans la péninsule Arabique. L’islam serait donc, par définition, une religion appartenant aux Arabes.

Mais cette conclusion repose sur une confusion fondamentale : l’origine géographique et linguistique d’un message ne détermine pas nécessairement les limites de sa portée.

Pour comprendre cette distinction, il faut revenir aux textes fondateurs de l’islam, mais également à l’histoire des premiers musulmans. Car dès sa naissance, l’islam a réuni autour du Prophète des hommes et des femmes issus de peuples, de conditions sociales et d’origines différentes.

Et cette diversité n’était pas simplement accidentelle. Elle était en parfaite cohérence avec le caractère universel que le Coran attribue à son message.

1. Une révélation en arabe ne signifie pas une religion réservée aux Arabes

Le Coran ne cache pas sa langue de révélation. Il affirme clairement :

« Nous en avons fait un Coran arabe afin que vous raisonniez. »

Sourate 43, verset 3.

Cependant, il faut distinguer deux choses : la langue dans laquelle un message est transmis et les personnes auxquelles ce message est destiné.

Le Coran explique lui-même ce principe :

« Et Nous n’avons envoyé de Messager qu’avec la langue de son peuple, afin de les éclairer. »

Sourate 14, verset 4.

Autrement dit, la révélation dans une langue comprise par les premiers destinataires répond à une nécessité de communication. Elle ne signifie pas que le message doit rester enfermé dans cette communauté.

D’ailleurs, le Coran affirme :

« Et Nous ne t’avons envoyé qu’en tant qu’annonciateur et avertisseur pour toute l’humanité. »

Sourate 34, verset 28.

Le texte distingue donc clairement la langue de la révélation de l’étendue de sa mission.

Si le simple fait d’être révélé en arabe suffisait à faire de l’islam une religion exclusivement arabe, il faudrait expliquer pourquoi le Coran lui-même affirme que son message s’adresse à l’ensemble des êtres humains.

2. Allah a fait des compagnons non arabes des témoins de la révélation

Il existe un argument historique et théologique particulièrement important, souvent négligé dans ce débat.

Si l’islam était une religion destinée exclusivement aux Arabes, pourquoi des hommes d’autres origines ont-ils été intégrés, dès l’époque du Prophète, à la communauté qui a reçu, vécu et transmis la révélation ?

Le Coran présente la première communauté croyante comme investie d’une responsabilité de témoignage :

« Et aussi Nous avons fait de vous une communauté de juste milieu pour que vous soyez témoins envers les gens, comme le Messager sera témoin envers vous. »

Sourate 2, verset 143.

Ce verset ne désigne pas individuellement chaque compagnon étranger. Il attribue à la communauté croyante une mission collective de témoignage.

Or, parmi les compagnons du Prophète figuraient des hommes qui n’étaient pas d’origine arabe. Ils ont participé à la vie religieuse, à l’apprentissage de l’islam et à sa transmission.

Bilal ibn Rabah, l’Abyssin

Bilal ibn Rabah est l’un des exemples les plus connus. D’origine abyssinienne, il fut parmi les premiers musulmans et subit des persécutions en raison de sa foi.

Pourtant, son origine ne l’a pas empêché d’occuper une place éminente auprès du Prophète. Il est particulièrement connu comme l’un des premiers muezzins de l’islam.

Sa présence pose une question essentielle : comment prétendre que l’islam était réservé aux Arabes alors qu’un homme d’origine africaine participait aussi directement à la vie religieuse de la première communauté musulmane ?

Bilal n’était pas un simple spectateur de l’histoire islamique. Il en était un acteur.

Salman al-Farisi, le Perse

Salman al-Farisi était d’origine perse. Son parcours spirituel, rapporté dans les traditions musulmanes, l’avait conduit à rechercher la vérité religieuse avant sa rencontre avec l’islam.

Il devint compagnon du Prophète et joua notamment un rôle dans les événements de la bataille du Fossé, à laquelle la tradition associe sa connaissance d’une technique défensive employée en Perse.

Son exemple est significatif : la communauté musulmane ne se contentait pas d’accueillir des non-Arabes. Elle pouvait également bénéficier de leurs connaissances et de leurs expériences.

Suhayb ar-Rumi, associé au monde byzantin

Suhayb, surnommé ar-Rumi, c’est-à-dire « le Romain », était un compagnon connu pour ses liens avec le monde byzantin, où il avait grandi selon les récits traditionnels.

Son surnom ne signifie pas nécessairement qu’il était ethniquement romain : les traditions le rattachent généralement à une ascendance arabe.

Il demeure néanmoins un exemple intéressant de la diversité culturelle et linguistique des premiers musulmans.

Zayd ibn Haritha, ancien esclave affranchi

Zayd ibn Haritha était d’origine arabe, mais son parcours mérite également d’être évoqué.

Ancien esclave affranchi, il occupa une place particulière auprès du Prophète. Il est même le seul compagnon mentionné explicitement par son nom dans le Coran, au verset 33:37.

Son exemple montre que l’appartenance à la première communauté musulmane ne reposait pas uniquement sur le prestige tribal ou la position sociale.

Ces parcours permettent de comprendre une réalité fondamentale : la première communauté islamique ne se définissait pas exclusivement par une identité ethnique, mais par l’adhésion à une foi.

Dans la compréhension musulmane, les compagnons non arabes faisaient donc pleinement partie de la communauté chargée de préserver et de transmettre le message. Leur présence constitue un argument fort contre l’idée d’une religion exclusivement réservée aux Arabes.

3. Le Coran ne fait pas de l’origine ethnique un critère de supériorité

L’un des versets les plus explicites sur cette question se trouve dans la sourate Al-Hujurat :

« Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous entre-connaissiez. Le plus noble d’entre vous, auprès d’Allah, est le plus pieux. »

Sourate 49, verset 13. (corpus.quran.com, quran.com)

Ce verset est fondamental, car il reconnaît l’existence des peuples et des tribus sans établir de hiérarchie ethnique entre eux.

Il ne demande pas aux Perses de devenir arabes, aux Abyssins d’abandonner leur identité ou aux autres peuples de renier leurs ancêtres.

Il établit au contraire un critère spirituel qui dépasse les appartenances ethniques : la piété.

Ainsi, être musulman n’implique pas de devenir arabe. Un Soninké peut rester soninké, un Peul peut rester peul, un Perse peut rester perse, tout en partageant la même foi.

L’islam propose une communauté de croyance, non une uniformisation des origines.

Cette distinction est essentielle pour comprendre pourquoi l’universalité religieuse ne doit pas être confondue avec l’assimilation culturelle.

4. Les Africains ne sont pas entrés dans une histoire qui leur était totalement étrangère

Un autre élément mérite d’être rappelé : les relations entre l’islam naissant et les populations africaines remontent à l’époque même du Prophète.

Lorsque les premiers musulmans furent persécutés à La Mecque, certains trouvèrent refuge en Abyssinie, auprès du souverain connu dans la tradition islamique sous le nom de Négus, ou Najashi.

Cette première émigration vers l’Abyssinie est particulièrement importante.

Elle montre que les relations entre la première communauté musulmane et le continent africain ne commencent pas uniquement avec les conquêtes militaires ou les échanges commerciaux des siècles suivants.

Elles existaient déjà à une époque où les musulmans eux-mêmes étaient une minorité persécutée.

Il faut néanmoins distinguer cette histoire des processus ultérieurs d’islamisation du continent, qui furent divers : commerce, enseignement, prédication, alliances politiques, migrations et, dans certains contextes, conquêtes ou contraintes.

Reconnaître l’universalité théologique de l’islam ne signifie pas nier les violences qui ont pu accompagner certaines expansions politiques.

Mais les comportements des pouvoirs musulmans, arabes ou non arabes, ne suffisent pas à définir la nature ethnique du message coranique.

5. Confondre islam et arabisation : une erreur historique

Il serait également incorrect de prétendre que l’islam n’a jamais été accompagné de phénomènes d’arabisation.

Dans certaines régions, la diffusion de l’islam a favorisé l’usage de l’arabe dans l’administration, l’enseignement, la littérature ou la pratique religieuse. Des coutumes locales ont parfois été dévalorisées au profit de modèles culturels présentés comme islamiques.

Ces phénomènes historiques sont réels et méritent d’être étudiés.

Cependant, l’arabisation est un processus linguistique et culturel, tandis que l’islamisation désigne l’adoption d’une religion.

Les deux peuvent se rencontrer, mais ils ne sont pas identiques.

L’existence de grandes populations musulmanes non arabophones en Afrique de l’Ouest, en Turquie, en Iran, en Indonésie et ailleurs en constitue une démonstration.

Un musulman peut prier en récitant le Coran en arabe tout en parlant sa langue maternelle, en conservant son histoire familiale et en appartenant pleinement à sa culture.

La langue liturgique d’une religion ne détermine pas nécessairement l’identité ethnique de ses fidèles.

6. Le véritable problème : attribuer à Dieu une identité ethnique

Affirmer que l’islam serait exclusivement arabe soulève également une difficulté théologique.

Dans la conception islamique, Allah n’est pas une divinité nationale ou tribale. Il est présenté comme le Créateur et le Seigneur de l’ensemble des mondes.

Le premier chapitre du Coran s’ouvre précisément sur cette affirmation :

« Louange à Allah, Seigneur de l’univers. »

Sourate 1, verset 2.

Cette conception ne présente pas Dieu comme le protecteur exclusif d’un peuple.

Elle affirme au contraire que tous les êtres humains relèvent d’une même création.

Il serait donc contradictoire, dans la logique même du Coran, de soutenir que le Créateur de tous les peuples aurait réservé son message final à une seule origine ethnique.

Il est parfaitement possible de discuter de la prétention de l’islam à l’universalité, de la contester ou de ne pas y adhérer.

Mais une critique rigoureuse doit distinguer ce que la religion affirme d’elle-même de ce que certains de ses adeptes ont pu en faire historiquement.

7. Une religion peut naître dans une société sans appartenir exclusivement à cette société

Toute tradition religieuse possède un contexte historique.

Le judaïsme s’est développé dans l’histoire du peuple d’Israël. Le christianisme est apparu dans un environnement juif du Proche-Orient. Le bouddhisme trouve ses origines dans le sous-continent indien.

Pourtant, le lieu d’apparition d’une tradition ne suffit pas, à lui seul, à déterminer les limites de son expansion ou de sa vocation.

Il en va de même pour l’islam.

Le fait que Muhammad soit arabe est une réalité historique. Le fait que le Coran soit en arabe est une réalité linguistique. Le fait que l’islam soit apparu en Arabie est une réalité géographique.

Mais aucune de ces trois réalités ne démontre que l’islam aurait été destiné exclusivement aux Arabes.

Pour établir une telle affirmation, il faudrait montrer que ses textes fondateurs réservent l’appartenance religieuse à cette population.

Or, les versets coraniques consacrés à l’humanité, à la diversité des peuples et à la mission du Prophète soutiennent précisément la lecture inverse.

Conclusion : l’islam est né en Arabie, mais ne se définit pas par l’ethnie arabe

Réduire l’islam à une religion arabe revient à confondre son berceau historique avec son identité théologique.

La présence de Bilal l’Abyssin, de Salman le Perse et d’autres compagnons aux parcours culturels différents démontre que la première communauté musulmane n’était pas exclusivement constituée d’Arabes.

Plus encore, lorsque le Coran présente la communauté des croyants comme témoin envers l’humanité, il ne définit pas cette responsabilité par l’appartenance à une tribu ou à une origine particulière. (quran.com, quran.com)

La portée de cet argument est importante : les croyants non arabes n’étaient pas extérieurs à la communauté qui recevait et transmettait le message. Ils en faisaient pleinement partie.

Il ne s’agit donc pas de nier les origines arabes du Prophète, ni l’importance de la langue arabe dans l’islam. Il s’agit de refuser de transformer ces réalités historiques en frontières ethniques que les textes religieux eux-mêmes n’établissent pas.

L’islam est né dans une société arabe, mais, selon ses propres fondements, il ne s’adresse pas à une ethnie : il s’adresse à l’humanité.

Et c’est précisément cette distinction qu’il convient de comprendre avant de prétendre qu’embrasser l’islam reviendrait à renier ses ancêtres.


Références principales

  • Coran : 1:2 ; 2:143 ; 14:4 ; 34:28 ; 43:3 ; 49:13.

  • Sahih al-Bukhari, hadith 3754, sur les mérites de Bilal ibn Rabah. (sunnah.com)

  • Commentaires classiques du verset 2:143, notamment les interprétations du témoignage de la communauté musulmane. (quran.com)

Article rédigé dans une perspective historique et théologique, en distinguant les affirmations du Coran, les traditions musulmanes et les réalités historiques.

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